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Tout ce qui suit est une synthèse d’informations que j’ai recueillies en 1977.

LE KHAT OU QAT A DJIBOUTI
           
Le khat, qu'est-ce que c'est ?

            Le khat est un arbre à feuilles non caduques de la famille des célastracées qui  compte en outre le fusain et le buisson ardent.

            Sa taille varie de un à deux mètres dans les régions arides à six mètres de haut dans les régions subtropicales.

            Le port de l'arbre s'apparente beaucoup à celui du théier. Le bois, recouvert d'une écorce mince, lisse et brune, est d'une belle couleur dorée et peut servir en ébénisterie.

            Les feuilles, opposées lancéolées, glabres et à bords légèrement dentelés tournent au jaune verdâtre après avoir pris une teinte brun rougeâtre ; elles mesurent de huit à douze centimètres de longueur sur cinq centimètres de largeur lorsqu'elles ont atteint leur plein développement et  sont alors coriaces. Les fleurs disposées en petites cymes axillaires sont petites, blanches ou verdâtres et rappellent celles du fusain ou de la bourdaine.  Le fruit est une capsule linéaire brune, oblongue, dont les trois valves contiennent chacune de une à trois petites (3mm) graines ailées.

            Le khat est originaire d'Ethiopie où il pousse naturellement sur les pentes humides et tièdes entre 1500 et 2500 mètres d'altitude. Il se rencontre à l'état sauvage dans les régions montagneuses humides de l'Afrique  orientale et australe (Ethiopie, Erythrée, Somalie, Kenya, Malawi, Ouganda, Tanzanie, Union Sud Africaine, Rhodésie, l'ex Congo belge), en Arabie (Yémen, Hedjaz, Hadramaout, Afghanistan, Turkestan). Il fait l'objet d'une culture extensive par bouture en Ethiopie, au Yémen et au Kenya.

            Au TFAI, une très modeste tentative expérimentale de culture est en cours à Randa. Des essais réussis ont eu lieu en Europe, (Lisbonne, Cap d'Antibes) au début du siècle, mais ont été vite abandonnées faute d'intérêt, encore que certains aient pensé que le khat pouvait concurrencer ou même supplanter le thé.

            L'appellation arbre de cette plante se transcrit phonétiquement indifféremment cat, quat, kât, kath, juat etc…qui apparaissent quelques fois ne sont que des variantes de cette transcription phonétique, plus de cinquante noms vernaculaires lui ont été au demeurant, attribués par les noirs d'Afrique.

            Historiquement, les propriétés du Khat sont connues depuis fort longtemps. La légende veut d'ailleurs que celles-ci aient été révélées par un ange à deux musulmans pour leur permettre de résister à la fatigue et de poursuivre prières et méditations. Une autre légende concernant les vertus euphorisantes des feuilles de khat se confond avec celles que la tradition rapporte au sujet de la découverte des effets de la baie du caféier. Selon cette légende, ce serait un berger, qui ayant remarqué que ses chèvres gambadaient plus qu'à l'accoutumée lorsqu'il les amenait paître une certaine herbe, fût de cette manière conduit à goûter celle-ci et ressentit alors des effets analogues à ceux qu'il avait observés chez ses chèvres.

            Dès le 12ème siècle, le livre des médicaments de Naguib-Ad- Din de Samarkand fait état du khat dans une préparation destinée à combattre la mélancolie. Au 14ème siècle, l'historien Ibn Fedlalah Al Umari cite fréquemment cette plante qui semble jouer un rôle psychologique important chez les guerriers. Ces mentions apparaissent surtout dans des contextes qui tendent plus ou moins explicitement à accréditer l'idée philosophique  que le bonheur est l'expression intrinsèque et non un facteur extérieur qui conduit à la notion de paradis état par opposition à celle de paradis lieu. Actuellement la consommation de khat surtout pratiquée pour ses effets euphorisants aurait encore une signification religieuse et magique chez certains musulmans du Harar (Ethiopie).

            Fait surprenant, le khat ne serait jamais consommé que par les seuls musulmans   et ceci quel que soit le pays considéré. En Ethiopie, les chrétiens qui le cultivent qu'à des fins commerciales, n'en font eux-mêmes usage que rarement et comme médicament seulement. Au Yémen, les juifs qui vécurent des siècles durant au milieu d'une société musulmane ne s'y adonnèrent paraît-il jamais.

            On pense généralement que le khat a été introduit d'Ethiopie au Yémen et à Aden avant le café, au début du 15ème siècle. Selon un écrivain yéménite du 16ème siècle, avant l'implantation du café, " on faisait " celui-ci avec des feuilles de khat. A leur tour les yéménites importèrent le khat à Madagascar. Depuis sa consommation en Afrique n'a malheureusement fait que s'étendre.



L'importation du khat.

            Le khat consommé par les afars, les issas, les somalis et les arabes du TFAI est entièrement et exclusivement importé d'Ethiopie " principalement de la région du Harar ". Interrogés sur les raisons de leur prédilection pour la plante d'Ethiopie plutôt que pour celle du Yémen, les consommateurs rétorquent : " khat Ethiopie, c'est bon, khat Yémen il est froid, il ne fait presque rien ". L'importation est librement permise aux commerçants patentés qui ont seulement pour obligation d'acquitter les taxes officielles prévues.

            La marchandise est introduite sur le territoire par train et surtout par avion, le transport par caravane n'est plus que le fait de contrebandiers en période d'interdiction des importations en provenance d'Ethiopie, ce qui survient à l'instigation des autorités de Djibouti, lorsque leur et signalée une recrudescence du choléra. Celui- ci sévit en effet à l'état endémique dans les pays exportateur.

            L'avion est le moyen de transport le mieux adapté car il comprime au maximum les délais d'acheminement de cette denrée périssable. Ainsi s'explique  que malgré un coût de transport bien moindre, la compagnie des chemins de fer franco- éthiopien qui exploite la ligne de Djibouti/Addis- Abeba, n'assure même pas 3% des exportations.

            C'est qu'en effet, le khat doit être consommé le plus rapidement possible après sa cueillette et en tous les cas, dans les trois jours qui la suivent. Plus la feuille est tendre et juteuse, ce qui tient autant aux conditions de transport qu'à la nature du sol sur lequel la plante s'est développée, plus l'amateur la trouvera savoureuse. Lorsque ce dernier est habitué à un " cru " de son goût, il préfère renoncer momentanément à son vice plutôt que de se satisfaire de feuilles de moindre qualité.

            Chaque jour, vers 10H00, un avion DC3 ou DC6 d'Ethiopian Air Lines, affrété spécialement par neuf commerçants importateurs à Djibouti décharge le troios ou quatre tonnes de khat avec lesquelles il a décollé de Dirédaoua, une heure plus tôt. Le khat est livré en sacs de trois à six kilogrammes à l'intérieur desquels on le trouve conditionné en bottes de 100, 250 et 500 grammes. Afin de conserver aux feuilles leur fraîcheur et toute leur saveur, les rameaux de khat, d'une longueur variant de vingt à quarante centimètres sont en effet groupés en bottes enveloppées de feuilles de bananiers elles mêmes humidifiées pour éviter la dessiccation de la précieuse récolte.

    Vers midi, alors que leur journée de travail vient généralement de s'achever, du fait des horaires imposés par le climat, les khatomanes se précipitent chez l'un de ces multiples revendeurs de khat qui voit ainsi sa livraison du jour se vendre très rapidement.



Comment le khat est-il consommé ?

            Il y a trois manières de consommer le khat : par mastication, par infusion et par inhalation. Ces deux derniers modes d'utilisation ne se rencontrent pratiquement jamais au TFAI et seraient tout aussi exceptionnels en dehors de ce même pays.

            Le mode quasi exclusif de consommation est en effet la mastication. Après déjeuner, c'est- à-dire après 13H00, on se réunit par petits groupes de trois ou quatre voire d'une dizaine d'amis qui arrivent chacun porteur de sa " salade ", entendez par là de son khat. Le " brouteur " pour reprendre le nom par lequel il se désigne lui- même, est porteur suivant ses moyens et ses habitudes d'une ou plusieurs  bottes de 100 ou 250 grammes, quelques fois même de 500 grammes.

            La consommation d'un khatomane moyen se situe aux environs de 200 grammes, mais celle-ci peut aller jusqu'à un kilogramme chez les plus invétérés. La khat partie ou " barja " en langue somalie va se dérouler dans un local qu'il est convenu pour les européens de dénommer " khate ". Il arrive aussi, mais de façon moins fréquente, que l'on rencontre des " brouteurs " réunis en plein air, dans un coin à l'ombre.

            Plus rarement ces réunions d'un caractère particulier se déroulement après le dîner. En période de ramadan, toutefois le jeûne diurne obligatoire impose à la majorité de modifier ses habitudes pour mâcher le khat uniquement la nuit tombée, sitôt après le repas du soir.

            Les femmes, hormis les prostituées, ne participent pas aux khat parties Celles qui " broutent la salade " se réuniraient en groupes de deux généralement et à partir de 16H00 seulement.

            Suivant la ration et le temps dont il dispose et selon l'expérience qu'il a acquise, le khatomane va mâcher ses feuilles durant quatre à huit heures.

            Il s'installe avec ses compagnons de " barja " sur une natte, ou mieux sur un matelas de faible épaisseur. A ses côtés, il a placé des coussins sur lesquels il pourra mollement s'accouder. Devant lui, il a disposé un bol d'eau ou de lait, à moins que ce ne soit un verre qu'il remplira de thé chaud contenu dans des thermos ou encore du coca-cola. Il n'a pas oublié les cendriers pas plus que l'inévitable poste à transistors qui diffuse le fond sonore. Parfois un brûleur d'encens ou même une bouteille de parfum afin d'embaumer l'air.

            L'opération débute par l'élimination des feuilles détériorées. Les autres sont essuyées entre le pouce et l'index, pour être éventuellement débarrassées d'une chenille qui les parasite très souvent, puis elles sont portées une à une à la bouche pour constituer une chique dont on avalera le suc. Les tiges les plus tendres sont également mâchées, puis recrachées avec les feuilles. Ceux qui préfèrent déglutir le tout en fin de mastication sont toutefois peu nombreux.

            Tout au long de la " barja " on boit abondamment. La plupart préfère l'eau ou le lait, d'autres optent pour le thé chaud avec lequel les effets de la drogue sont accentués. Par contre le café fréquemment préparé ici à partir d'extrait soluble, rallie peu de suffrages. Tous lui reprochent d'entraîner des effets nerveux trop intenses, le coca-cola très prisé par certains khatomanes, est rejeté par beaucoup qui prétendent à tort semble-t-il, qu'il engendre la constipation, ceux-ci minoritaires, enfreignent l'interdit religieux pesant sur l'alcool.

    On fume également beaucoup, indifféremment : cigarettes de tabac blond ou brun. On est encore plus content si on fume des cigarettes, même celui qui ne fume pas d'habitude fume quand il " broute la salade ". La fumée de cigarette augmentant les effets du khat, on allume des cigarettes tout le temps, le paquet se vide avant qu'on parte. En fait le besoin de fumer n'est pas impérieux à ce point puisque l'on rencontre des khatomanes qui ne fument pas, ils sont toutefois l'exception. Les femmes somalies et afars s'adonnant à ce vice inclinent quant à elles à user tout comme les hommes arabes, de la pipe à eau ou du narguilé.

            Les personnes âgées qui ont du mal à mâcher le khat vert, ont recours quelques fois à un broyage préalable auquel elles procèdent à l'aide d'un petit pilon. La bouillie ainsi obtenue et à laquelle certains ajoutent du sucre est alors plus aisément mastiquée. En période de pénurie, il arrive également que les invétérés réduisent en poudre des feuilles sèches pour les mâcher ensuite avec, ou sans, adjonction de sucre pour enlever l'amertume prononcée dans ce cas.

            Une autre forme de consommation, au demeurant quasi inexistante, réside dans la fabrication de galettes destinées elles aussi à être mastiquées et qui sont confectionnées de feuilles séchées pulvérisées, auxquelles on incorpore beaucoup de sucre, des épices et de l'eau. Quant aux procédés qui consistent à faire infuser des feuilles séchées après broyage, il est délaissé aujourd'hui à un point tel qu'il est totalement inconnu au TFAI. Il en va de même de la consommation des feuilles séchées sous forme de cigarettes que nous ne citons que parce qu'il est coutumier de la voir mentionnée dans des études faites sur ce sujet.



Comment le khat agit-il ?

            Les principes actifs de cette plante ont été isolés et sont à présent relativement bien connus des pharmacologues. Les feuilles de khat contiennent essentiellement un alcaloïde, la cathine dont l'action sur l'organisme est la même que  celle des amphétamines de synthèse, autrement dit, nous avons à faire là, à un existant euphorisant naturel, qui, élaboré dans les racines de la plante a été emmagasiné dans ses feuilles. Suivant les conditions de culture tenant au sol et au climat, à l'humidité, la tenue en cathine des feuilles sèches varie de 0,10% à 0,20%. On constate en outre que l'alcaloïde extrait des feuilles sèches est moins actif que le suc des feuilles fraîches.

            Notons au passage que la cathine provoque une légère incoordination chez le lapin et lui est fatale pour une dose moyenne de 3 à 4 mg par kg. La dose létale, non déterminée chez l'homme et certainement variable, serait inférieure à 2 mg/kg de poids de la personne.

            Les feuilles de khat contiennent par ailleurs des tanins en quantité importante (14%) des acides aminés dont certains ont pu être considérés à tort comme étant d'autres alcaloïdes (cathidine- cathinine) enfin des vitamines, des éléments minéraux et des sucres réducteurs.

            Très schématiquement, les effets de la drogue évoluent en deux phases qui comprennent elles-mêmes deux périodes.

La première phase ou phase tonique, dure environ six heures, elle correspond probablement à l'absorption de la drogue et à son élimination progressive.
-           La première période ou période euphorique, va durer environ deux heures, elle est dominée par l'hilarité, la familiarité, l'excitation.

-           La deuxième période ou période de l'illusion va durer environ quatre heures. Le sujet éprouve un certain bien-être, mais il se méprend sur ses possibilités.

o          Illusion psychique : le drogué se croit intelligent, alors que son idéation devient lente et son pouvoir de concentration est quasiment nul.

o          Illusion de puissance physique : si la résistance physique semble augmentée, on s'aperçoit que le sujet s'adapte mal à l'effort, il est par ailleurs maladroit, imprécis.

o          Illusion de puissance sexuelle : souvent la stimulation de l'instinct génétique ne trouve aucun répondant périphérique.

La seconde phase ou phase dépressive, correspond probablement à l'épuisement qui suit les phénomènes d'excitation de la première phase.

-           La première période ou période dépressive, est marquée par la fin de l'insomnie et le sommeil réparateur profond souvent prolongé.

-           La deuxième période est le réveil qui est marqué par une grande lassitude et un malaise qui n'est pas sans analogie avec la classique " gueule de bois "

    Remarquons tout de suite que ces effets ne se manifestent que de façon très atténuée la première fois. Tous les européens qui on tenté cette expérience s'accordent généralement à dire qu'ils n'ont rien ressenti. Il faut une certaine initiation, une certaine accoutumance qui, suivant les individus, irait de quelques jours à quelques semaines, ce que nous expliquait un djiboutien de cette façon : " au début, c'est pas ça, ça vient petit à petit, il faut que tu te perfectionnes, alors c'est très bon "

    Examinons maintenant les effets physiologiques, psychiques, cardio-vasculaires, urinaires, génitaux, digestifs et autres qu'engendre la consommation du khat, ainsi que ses répercussions médicales.
 
    Il faut au préalable insister sur le fait que les effets décrits ne sont pas, loin s'en faut, similaires ou ressentis au même degré, chez tous les individus. Tout comme pour l'alcool, les réactions sont différentes d'un sujet à l'autre, en fonction des quantités de drogue ingérées, du caractère chronique ou occasionnel de l'intoxication, de l'état de santé de l'individu, de son âge, du fait qu'il est à jeun ou non (celui qui a bien mangé supporte mieux les désordres physiques et neuropsychiques que celui qui est à jeun).

    Voyons pour commencer quels sont les effets psychiques que provoque la drogue sur l'organisme.

    La faveur que connaît le khat revient essentiellement à sa faculté de stimulation psychique et les principes, les conséquences médicales et sociales de son action découlent de cette propriété. L'absorption de la drogue se traduit dans un premier temps par une exaltation de l'humeur. Le sujet est euphorique, jovial et fait montre d'une grande sociabilité, les rapports d'amitié, les sentiments collectifs sont renforcés.

    Cette exaltation de l'humeur va de pair avec une hyperactivité des fonctions intellectuelles : l'idéation est accélérée, l'imagination exaltée, la mémorisation et les perceptions sensorielles sont améliorées. On a beaucoup d'idées, on devient intelligent, on forme des tas de projets qu'on laissera tomber, on aime la conversation. C'est la phase où l'on parle de tout et de rien, un peu en quelque sorte comme cela se passe à l'apéritif en métropole. Lorsque l'absorption de la drogue diminue, le comportement du sujet se modifie rapidement, son expansivité touche à sa fin et les conversations tombent. Si l'hyperactivité intellectuelle se maintien pendant une heure encore, les phénomènes objectifs passent dans le subjectif : les effets bénéfiques de la drogue sont rapidement perdus. Le khatomane s'enferme à présent dans un rêve intérieur, il songe à ses problèmes personnels qu'il solutionne avec un grand optimisme, mais les idées finissent par lui échapper et se brouillent dans sa tête. Il n'arrive plus à se concentrer. Notons dès à présent que les absorptions massives  de khat peuvent être à l'origine de crises excito-motrices. C'est généralement dans la quatrième heure que surviendrait et se manifesterait l'exacerbation de la libido.

    La dépressive lui ferait suite, caractérisée ainsi qu'on l'a dit par l'insomnie, un état dépressif de courte durée (il ne s'agit pas d'une dépression au sens physique ou neuropsychique) qui disparaît avec les effets de la drogue, puis le sommeil.

    L'insomnie est l'un des phénomènes les plus patents. C'est même là, pour certains (veilleurs de nuit, sentinelles, pieux musulmans, etc.…) un bon prétexte pour justifier leur habitude pernicieuse " pendant le ramadan on broute le khat pour pouvoir veiller car il faut psalmodier jusqu'à trois heures du matin "

    Cette insomnie est de durée variable. Elle semble à la fois en rapport avec la dose ingérée, mais aussi avec la nature du liquide absorbé. Ainsi que nous l'avons déjà écrit, le thé, le café par exemple l'accentuent très nettement.

    En proie à l'insomnie, l'air abruti, l'individu erre longuement dans les rues de la ville, parcourant ainsi aisément de nombreux kilomètres avant que la fatigue ne s'abatte brusquement sur lui. Le sommeil sera alors profond et prolongé. L'anorexie est au moins indubitable dans la quasi-totalité des cas. Elle tiendrait à une sensibilisation des muqueuses de l'estomac sous l'effet de la drogue.

    Dans tous les cas, le sujet est très alerté par suite de la déshydratation des muqueuses de la bouche et du pharynx sous l'effet astringent des tannins. La quantité de liquide absorbé dépendrait plus étroitement à la température ambiante que du volume mastiqué.

    Il est très fréquent également que la khat party provoque une anorexie, ceci a fait dire un peu précipitamment à d'aucuns que c'était pour caler la sensation de la faim que certaines personnes sous alimentées du TFAI avaient recours au khat. De nombreuses personnes déclarent qu'environ une demie heure après le début de la consommation, elles sont contraintes d'aller à la selle. Plus rares sont celles qui doivent satisfaire ce besoin à plusieurs reprises au cours de la réunion (jusqu'à cinq ou six fois). Certaines prétendent que lorsqu'elles se contentent d'avaler le suc des feuilles cela les constipe et lorsqu'elles déglutissent le tout, cela les purge.

    D'autres qui avaient les mêmes préoccupations sont arrivés aux conclusions inverses. Unanimement ils affirment que l'habitué qui s'interrompt un jour de consommer du khat est assuré d'être constipé le lendemain et plusieurs jours durant et qu'il suffit de se remettre à brouter pour cesse aussitôt la constipation. De fait la consommation de laxatif est anormalement élevée en TFAI, ce qui est imputable à l'action constructive des tannins sur tout le tube digestif au cours de leur transit. Les pharmaciens de Djibouti ont constaté que chaque fois que survient une interruption des importations de khat (en période de choléra notamment), la vente des produits purgatifs s'effondre rapidement ce qui ne saurait être la conséquence du choléra seul, lequel ne frappe somme toute, qu'un nombre limité de personnes. Autrement, il avait été déjà observé à Aden, à la suite de mesures d'interdiction de vente du khat un moment par les britanniques, que la demande de laxatifs avait parallèlement  diminué de 80%. L'affirmation souvent entendue selon laquelle le coca-cola engendrerait la constipation n'a pu être vérifiée et ne repose pas à priori sur des bases scientifiques.

    Parfois, certains sujets sont pris de vomissements  en cours de consommation, mais il s'agirait là d'une réaction sans lien direct avec la drogue car consécutive à l'absorption accidentelle d'une chenille parasitant les feuilles.

    En ce qui concerne les accidents digestifs, il faut signaler que contrairement à ce que pensent les européens, les cas d'iléus paralytique (obstruction intestinale totale) sont plus que rarissimes. Aucun cas de cette espèce n'a été enregistré à l'hôpital Peltier de Djibouti depuis de nombreuses années. Le khat constitue cependant un facteur non négligeable d'irritations gastriques. On constate en effet de nombreuses gastrites à l'hôpital et on remarque que ceux qui ont des ulcères à l'estomac ne guérissent pas s'ils continuent à consommer cette plante. Le traitement bien conduit ne donne pas les résultats que le médecin serait en droit d'attendre. Par contre la drogue ne saurait être incriminée comme elle a parfois été dans l'apparition de stomatites, la plupart des mâcheurs ayant au contraire une gencive saine et des dents à l'émail très dur.

    Du point de vue urinaire, on note que le khatomane est contraint à de fréquentes mictions. Celles-ci s'expliqueraient autant par les quantités de liquides absorbées que par la congestion de la prostate sous la stimulation de l'instinct génétique. Il n'y a donc là rien de très particulier. Interrogé sur les effets sexuels un khatomane à fait la réponse suivante qui a recueilli par la suite l'adhésion spontanée de tous les autres : " quand tu broutes la salade, c'est obligé tu fais l'amour, celui qui est célibataire cherche une naya, s'il ne la trouve pas, cela ne va pas "

    Beaucoup constatent un écoulement de liquide prostatique parfois de sperme, au cours de la khat party. Un grand nombre reconnaît qu'au cours du coït, l'érection est difficile voire impossible " c'est comme un chiffon " que l'éjaculation est souvent précoce et qu'elle a lieu dans la plupart des cas sans orgasme. Certains parmi les jeunes s'insurgent contre cette affirmation, mais ajoutent que quelquefois le coït, pour être satisfaisant, ne doit pas être différé. Pratiquement tous admettent toutefois que les femmes préfèrent avoir des rapports sexuels avec des partenaires qui ne sont pas sous l'influence de cette plante car ils sont alors peu actifs et s'essoufflent rapidement. D'autres très rares, on dit que le désir sexuel les abandonnait parfois après une miction.

    On peut raisonnablement penser que l'une des répercussions les plus navrantes de la répétition quotidienne de ces troubles génitaux chez les khatomanes souvent sous alimentés est l'affaiblissement de leur organisme. Le khatomane court à plus ou moins longue échéance le risque d'une impuissance, au moins endocrinienne définitive. C'est en tout cas ce que les premiers résultats d'examens spermato graphiques effectués à l'hôpital de Djibouti semblent vouloir démontrer.

    Certains khatomanes disent : " quand je broute la salade, je travaille plus, je ne fatigue pas ", cette affirmation est partiellement exacte, on a constaté que sous l'effet de la cathine, le sujet était capable momentanément d'un effort supérieur à la moyenne. C'est qu'il en va en effet de cette amphétamine comme de toutes celles, synthétiques, constituant les dopages dont certains sportifs usaient pour améliorer leurs performances avant les textes qui sont venus pour y mettre fin. D'autre part, si la drogue peut permettre un rendement accru, ceci ne vaut que pour une courte période et à condition qu'il n'en soit pas fait un usage prolongé, faute de quoi, on aboutit à l'effet inverse par épuisement de l'organisme. En tout cas, un syndrome dépressif succède toujours à cet état dépressif.

    D'un point de vue anesthésique, il et bien connu que les individus sont très difficiles à endormir et sont de surcroît extrêmement agités après le sommeil artificiel. Les hypnotiques doivent être utilisés à des doses très fortes pour être efficaces. Au réveil, il est nécessaire de prendre un luxe de précautions (attaches etc.) qui semble disproportionné avec la force musculaire des patients opérés et une intervention souvent peu choquante.

    Notons que certains khatomanes affirment pouvoir annihiler les effets du khat quand ils le désirent en absorbant 50 à 100 grammes de beurre frais, ou encore en ayant recours à l'aspirine. On peut légitimement se montrer circonspect sur l'efficacité réelle de ces thérapeutiques.



Incidences socio-économiques.

    Les répercussions les plus néfastes de cette habitude collective pernicieuse ne sont pas tant médicales qu'économiques et sociales. La consommation de khat, outre qu'elle retentit fâcheusement sur la productivité, grève lourdement le budget familial avec toutes les conséquences que cela entraîne.

    Les taxes prélevées sur les 1297,5 tonnes de khat officiellement consommées en 1972 sur le TFAI représentent avec un montant total de 366 millions de Francs Djiboutiens 20% du montant global des recettes du trésor (chiffres fournis par le service des contributions).

    Le khat constitue donc une source non négligeable de revenus pour les finances publiques dont il contribue à maintenir l'équilibre. Il ne faut toutefois pas se laisser leurrer par les apparences : un bilan global faisant intervenir toutes les données de ce problème, présenterait sans aucun doute une balance négative pour le territoire. En effet voyons le cas du khatomane nocturne qui reprend son travail après une nuit de veille et d'insomnie et parfois alors que la phase dépressive l'atteint. Impossible dans ces conditions d'avoir du rendement. Selon des témoignages de khatomanes, ils ne supportent pas dans ces cas là de travailler au soleil ce qui n'est pas, on en conviendra, sans présenter certains problèmes pratiques sur les chantiers du TFAI. Encore heureux, lorsque du fait de sa somnolence, le sujet n'est pas la cause et parfois la victime d'un accident. On constate d'ailleurs que le tiers des accidents du travail se produit le lundi matin alors que les ouvriers ont occupé leur week-end de la façon que l'on devine. L'absentéisme ouvrier est en relation directe avec la consommation du khat. La courbe des consultations au SMI (Service Médical Interentreprises) présente deux sommets qui correspondent au vendredi et au lundi matin. Dans le premier cas, cela s'explique par un afflux d'ouvriers peu consciencieux  qui espèrent obtenir un arrêt de travail de 48H00 pour pouvoir s'adonner plus complètement et plus tôt à leur vice, soit dès la fin de la prière du vendredi. Dans le deuxième cas, il s'agit non plus de simulateurs, mais bien de malades, qui, après une consommation de drogue particulièrement excessive durant la fin de la semaine, se présentent au médecin " vides psychologiquement et intellectuellement ". Les consultations du lundi matin sont quantitativement 2,5 fois plus importantes que celles des autres jours.

    Si du point de vue de l'économie du territoire, la khatomanie entraîne un manque à gagner important, ses conséquences au niveau de la cellule familiale ne sont malheureusement pas moins graves, tout au contraire.

            En 1972, il s'est vendu sur le territoire 1297,5 tonnes de khat au prix de 1000 FD en moyenne le kilogramme. Cela représente un gaspillage incroyable de 1 milliard 300 millions de FD dans un pays désertique où la malnutrition est le problème numéro un. En fait on considère que les travailleurs dilapident 40% de leurs revenus de cette façon.

            Le mal ne fait d'ailleurs qu'empirer. Il suffit pour s'en rendre compte de jeter un œil sur les graphiques des importations officielles en 1962 et 1972.

    En 1962 : 1066 tonnes, en 1972 : 1297,5 tonnes. Pour satisfaire les exigences des consommateurs, les importateurs ont affrété un avion qui déverse chaque jour un peu plus de 3 tonnes de khat sur Djibouti. Les habitants qui, avant le transport par avion étaient préservés de ce mal, sont de plus en plus contaminés, avec l'amélioration des liaisons routières et aériennes. C'est ainsi que Tadjourah et Obock sont approvisionnés chaque jour par un vol d'Air Djibouti.

    D'un autre côté on constate que de plus en plus les femmes, pour commencer les plus âgées, mais elles sont maintenant imitées par des plus jeunes, se sont mises à suivre l'exemple des hommes qui à 95%  broutent la salade quel que soit leur milieu social. Naturellement pour la plupart cela implique un choix devant lequel ceux qui ont une hésitation sont l'exception, se nourrir et veiller à la subsistance des siens ou opter pour la drogue.

    Bien évidemment ce sont les plus déshérités qui sont les plus touchés par le choix désastreux qu'ils ont fait. Inutile de s'étonner dès lors,  des ravages, que la promiscuité, la méconnaissance des règles d'hygiène aidant, la tuberculose peut faire sur ces organismes ainsi prédisposés.

            En 1972 au centre antituberculeux du TFAI, 1130 nouveaux cas, généralement graves de tuberculoses de toutes formes ont été enregistrés. Plus de 5% de ces malades sont des étrangers venant se faire soigner au TFAI qui dénombre cette année là une population de 180.000 personnes. Mais le khat n'est pas seulement le pourvoyeur du dispensaire, il contribue à retarder la guérison du malade, lequel une fois sorti de l'hôpital présente bien souvent une diminution de la tolérance médicamenteuse.

            Enfin, la cohésion de la cellule familiale est mise à rude épreuve par le comportement du chef de famille. Celui-ci, ainsi qu'on l'a vu s'absente quotidiennement de longues heures  pour satisfaire son vice avec ses camarades de " barja ". Pendant ce temps, laissés à leur faim, les siens n'ont d'autres choix pour survivre que de recourir aux pires expédients. Le résultat est trop fréquemment l'éclatement du foyer.



Le khat est-il un facteur criminogène ?

            Nous ne nous attarderons pas sur le problème mineur de la contrebande, laquelle voit les intéressés déployer de remarquables ressources d'ingéniosité pour introduire et commercialiser frauduleusement sur le territoire cette plante si convoitée.

            Le problème de la prostitution souvent lié à celui qui nous intéresse est autrement plus préoccupant. Pour se procurer les substances nécessaires à la survie du ménage à cause d'un époux qui lui a préféré la drogue, certaines épouses ou filles en sont réduites à se prostituer. Parallèlement à la prostitution des filles, et pour les mêmes raisons, les garçons mendient et parfois se transforment en pickpockets.

            On a pu se demander si la stimulation de l'instinct génétique ne pouvait pas être à l'origine des délits sexuels. C'est possible, encore que la délinquance ne soit pas très importante dans ce domaine.

            Enfin, il arrive que la gendarmerie soit amenée à intervenir parce qu'un individu très agité trouble l'ordre public. Le personnel d'intervention qui a le sentiment d'avoir à faire à un dément le conduit à l'hôpital. Là, on constate généralement qu'il s'agit simplement d'un khatomane qui présente une crise excito-motrice, après une consommation un peu trop massive de feuilles. Cette crise est généralement sans lendemain.



Comment lutter contre le khat ?


            On pourrait à priori penser qu'il suffirait d'étendre au TFAI l'application du décret du 23 octobre 1956 qui, en métropole a inscrit le khat au tableau " B " des substances vénéneuses pour mettre par l'arrêt des importations un terme à ce fléau. Il y a des brouteurs tout à fait favorables à une telle mesure autoritaire qui leur ôterait toute tentation, mais on peut rester septique devant l'attitude de ceux-ci : il n'est en effet que de voir qu'elle anxiété se manifeste dans leurs visages lorsque l'avion de khat a pris du retard. Dans leur frénésie, certains vont jusqu'à escalader la clôture de l'aéroport et les gendarmes ont fort à faire pour les contenir.

            De fait, les mesures prises par les autorités pour restreindre (en 1960) ou interdire (en 1966) la consommation de khat ont chaque fois été reportées très rapidement après avoir eu pour seuls effets constatés de provoquer une contrebande effrénée et d'entraîner une perte de revenus pour le trésor. L'explication de ces échecs tiendrait, pour n'omettre aucun point de vue, à d'intenables raisons d'ordre public (tous les milieux sont concernés par cette consommation) avec leurs applications politiques (en période électorale, la distribution de khat est, même pour les partis politiques un moyen des plus efficaces de faire campagne) à la pression du groupe importateur ainsi que des pays producteurs.

            D'aucuns préconisent une augmentation de la taxation pour décourager les acheteurs. Il est plus vraisemblable de penser qu'une telle mesure ne ferait qu'accroître au niveau de la famille, les désordres que nous déplorons déjà, l'intoxiqué dépensant encore davantage.

            Les instances religieuses pourraient détenir la clef du problème en mettant cette plante à l'index. Mais les habitudes étant fortement ancrées, une telle décision n'aurait de chance de succès que si elle faisait l'unanimité des docteurs de la loi, ce qui n'est pas le cas.

            La solution réside dans une prise de conscience véritable du problème par les consommateurs qui pourrait se réaliser par leur éducation. Parallèlement, il serait nécessaire que sous la pression des organismes internationaux et en premier lieu l'OMS, les gouvernements des pays producteurs prennent des mesures pour inciter leurs planteurs à arracher les arbres de khat afin de les remplacer, par exemple, par des caféiers  contrairement à ce qui se produit actuellement.

            Jusqu'à présent l'OMS considérant que le khat ne présentait pas tous les caractères d'une toxicomanie au sens où elle l'a définie : " invincible désir de consommer de la drogue avec tendance à augmenter les doses d'où résulte une dépendance psychologique et parfois physique à l'égard de ses effets ", n'a pas cru opportun de jeter un cri d'alarme comme elle l'a fait pour la culture de la coca en Bolivie et au Pérou.

            On ne peut que regretter vivement et craindre que les populations, par ailleurs si attachantes et dignes d'intérêt du TFAI, ne continuent à être longtemps encore les victimes d'un fléau qui ne fait qu'étendre ses ravages.
FRAPOLANG
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